Catholic Peacebuilding Network

Enhancing the study and practice of Catholic peacebuilding

Contribution of the Church in Peacebuilding in Burundi

Msgr. Gervais Banshimiyubusa, Bishop of Ngozi

Reflecting on the contributions of the Catholic Social Teaching in peacebuilding, his Exc. Msgr. Gervais Banshimiyubusa, Bishop of Ngozi Diocese, talks about the challenges facing the Church in Burundi and offers some concrete suggestions as a way forward.

Introduction

I was asked to talk on a vision and an analysis of the role of the church, based on the theological and social teachings of the Catholic Church in the context of our Great Lakes Region.
After hearing the various contributions of the speakers who preceded me and the questions that were previously asked, it seemed pointless having to return to the interventions and actions that our Church has made in order to build peace according to its mission. Through these contributions and shared issues, several challenges have emerged that question seriously our consciousness as members of a Church family of God on earth sheltering brothers and sisters converted to the Gospel of peace.
Among these challenges, I would like to highlight four and then try to illuminate some of them by using two issues of the theological social teaching of the Church. I will end by suggesting a few concrete proposals that can help us to better continue in our sub-region, the mission of Christ, “Universal Prince of Peace”

See the original text in French below.

A la lumière de quelques données de l’enseignement théologique social de l’Eglise

S.E. Mgr Gervais Banshimiyubusa, Evêque de Ngozi

Introduction

Il m’a été demandé de vous entretenir sur le thème de l’Eglise comme Edificatrice de la Paix au Burundi en focalisant mon attention sur une vision et une analyse du rôle de l’Eglise à base de l’Enseignement théologique social de l’Eglise catholique dans le contexte de notre Région des Grands Lacs.
Après avoir entendu les diverses contributions des conférenciers qui m’ont précédé et des questions qui ont été posées, il m’a semblé inutile devoir revenir sur les interventions et les actions que notre Eglise a faites dans le souci d’édifier la paix selon la conception de sa mission. A travers ces contributions et les questions d’échange, plusieurs défis ont émergé en interrogeant gravement notre conscience de membres d’une Eglise famille de Dieu sur terre abritant des frères et des sœurs convertis à l’évangile de la paix.
Parmi ces défis je voudrais en épingler quatre pour ensuite tenter d’éclairer certains d’entre eux par deux données de l’enseignement théologique social de l’Eglise. Je terminerai cette relation en suggérant à votre attention quelques propositions concrètes pouvant nous aider à mieux continuer, dans notre sous-région, la mission du Christ « Prince-universel-de-la-Paix »

1. Défis majeurs auxquels notre Eglise doit faire face
Dans la tache ardue d’édification de la paix au Burundi et dans notre sous-région, l’Eglise se trouve confrontée à quatre défis au moins :

Défi des sociétés déstructurées avec des peuples en proie à la misère

D’une part, le constat amer est que nos sociétés sont au point où elles ont du mal à se trouver des repères culturels et moraux. On essaie tant bien que mal de s’inspirer des archives culturelles pour tenter de faire tenir debout des sociétés en déconfiture parce qu’étant tombées très bas jusqu’à perdre leur humanisme. Tout cela a des conséquences sur les santés des diverses couches de la société dont la plus vulnérable est celle des enfants et des jeunes.
D’autre part, nos pays ayant pourtant des richesses de tous ordres et des climats tout faits pour vivre heureux, sont devenus, selon l’expression de l’archevêque de Bukavu des « paradis où les anges meurent de faim et de soif ».
Cela interroge gravement notre Eglise. Si « ventre affamé n’a point d’oreille » (en kirundi « mu nda harara inzara, hakazinduka inzigo »), comment l’Eglise pourra-t-elle continuer à annoncer l’évangile de paix dont le maître-mot est la sauvegarde de la dignité de la personne humaine dans tous ses droits ?

Défi des mutations socio-politiques
Notre Eglise est appelée constamment à préparer, à orienter et à accompagner des mutations socio-politiques qui sont en train de s’opérer pour que celles-ci ne soient pas des occasions de violences, de frustrations, bref de non paix.
Le passé nous a montré ce qui a été fait, personne n’en est satisfait, à voir les situations dans lesquelles nous sommes tombés. L’Eglise est-elle maintenant prête à jouer pleinement son rôle de « prophète guetteur » (comme le disait si bien mon prédécesseur Mgr Jean Ntagwarara) en s’inspirant de la perspicacité de sa révélation et en s’appuyant sur le courage de sa foi ?

Défi d’une pastorale dont la paix n’est pas la priorité
Tout le monde aura noté comment dans l’Eglise de nos trois pays considérés, l’intérêt aux questions de paix et aux problèmes concrets (socio-politiques) s’est fait voir à cause des situations des crises, des violences, des guerres et des réfugiés. Notre collègue du Congo : S.E. François-Xavier Maroy nous disait que c’est seulement depuis que l’Eglise a vu affluer des réfugiés sur le territoire du Bushi qu’elle a commencé à s’occuper de la paix et des questions politiques. Au Rwanda tous les intervenants ont été unanimes à nous dire que parmi les obstacles rencontrés chez des simples gens pour participer aux communautés ecclésiales de base, il y a le fait que les gens trouvaient anormal qu’on aborde des questions concrètes sociales dans des réunions de chrétiens. Je me souviens moi-même pour ce qui est du Burundi du jour où en 2001 j’inaugurai à Ngozi la commission diocésaine « Justice et Paix » Et dans ma naïveté de jeune Evêque j’eus le malheur d’ajouter, à l’adresse des prêtres, que cette Commission était au cœur de notre mission et que chaque curé devait lui consacrer le meilleur de son temps. La réaction ne se fit pas attendre de la part des curés expérimentés : « Mais, Monseigneur si nous nous occupons de ces choses-là, quand aurons-nous du temps pour faire notre pastorale ? » Notre Eglise est habituée à s’occuper de bien autre chose et c’est occasionnellement qu’elle s’occupe de la paix.

Défi d’une Eglise peu préparée et peu outillée pour intervenir stratégiquement dans l’édification de la paix.
Comme on l’a vu, nos Eglises manquent cruellement d’outils humains et stratégiques pour intervenir efficacement dans des domaines qui exigent une certaine technicité. Ce n’est pas que j’ignore que la grâce de Dieu est plus efficace que toute autre stratégie. C’est plutôt que je crois tout aussi bien que la « grâce suppose la nature » ou pour dire simplement les choses à la manière de mes ancêtres : « Imana igira aho imaniye »
Donc si l’Eglise dans nos trois pays (et peut-être ailleurs aussi) veut rendre un service efficace à la paix, elle doit mieux préparer ses agents, tout comme elle le fait en catéchèse ou dans la pastorale du développement.

2. Principes de l’Enseignement théologique social de l’Eglise dans l’édification de la Paix

L’édification de la paix fait partie intégrante de la mission de l’Eglise
« Heureux les artisans de paix, dit Jésus, car ils seront appelés fils de Dieu » (Mt 5, 9 ) Cette parole n’a pas été donnée à une catégorie particulière, mais à ceux que l’évangile appelle couramment les « disciples ». Donc à toute l’Eglise.
Comme nous venons de l’évoquer, il ressort des diverses interventions que dans la pastorale traditionnelle, les questions de justice, de solidarité, de démocratie, de bonne gouvernance, de paix, ne constituent pas encore la préoccupation majeure des pasteurs. Vous vous souviendrez que tout en montrant que l’Eglise avait écrit plusieurs messages sur la paix et les thèmes connexes, mon confrère Evêque Joachim Ntahondereye, a tenu à nous faire remarquer que dans la plupart des cas, ces messages étaient donnés à la manière d’un pompier éteignant le feu ?(donc ponctuellement !)

Or comme l’enseigne Jean Paul II, la promotion de la paix dans le monde est partie intégrante de la mission par laquelle l’Eglise continue l’œuvre rédemptrice du Christ sur la terre. C’est de cette manière que l’Eglise devient réellement « sacrement » de la paix, « Bonne Nouvelle », dans le monde et pour le monde. En œuvrant pour la paix, l’Eglise manifeste une expression de la foi chrétienne dans l’amour que Dieu porte pour chaque être humain.1 De cette foi libératrice dans l’amour de Dieu dérivent une nouvelle vision du monde et un nouveau mode de s’approcher de l’autre, que ce soit un individu ou tout un peuple. Il s’agit d’une foi qui change et renouvelle la vie, étant inspirée par la paix que le Christ a laissée à ses disciples ( cfr Jn 14, 27)
Je voudrais conclure cette première donnée théologique en disant que si l’homme-Dieu venu dans notre monde s’est identifié au « Prince-de-la-Paix »(Is 9,5), si toute son œuvre sur terre a été en faveur de la Paix jusqu’à mourir pour être notre paix (Eph 2, 14.), s’il a lui-même proclamé « heureux et fils de Dieu », les « artisans de la Paix » et si, avant de s’en aller il n’a trouvé rien de mieux que de laisser comme héritage à son Eglise le « don de la Paix » (Jn 14, 27), il est clair que la Paix ne peut pas être une Œuvre à laquelle l’Eglise pense occasionnellement . La Paix doit être ce qui caractérise fondamentalement et constamment la mission de l’Eglise et du vrai disciple du Christ. Dans des pays comme les nôtres, régulièrement strangulés par tant de violences et de guerres, si notre Eglise veut rester crédible auprès de ses populations, elle doit intégrer dans sa mission habituelle d’évangélisation, l’édification de la paix, comme élément constitutive de sa pastorale.

La vraie paix est fruit de la Justice et de l’amour
« J’écoute. Que dit Dieu? Ce que dit Yahvé, c’est la paix pour son peuple et ses amis, pourvu qu’ils ne reviennent à leur folie (…). Amour et Vérité se rencontrent, Justice et Paix s’embrassent » (Ps 85,10-11)
Dans un contexte où l’on s’occupe de la paix quand il y a risque de perturbation ou quand il y a carrément crise ou guerre, il est facile de finir par confondre paix et absence de guerre, et par conséquent se limiter à ne chercher que ce strict minimum d’absence de guerre.
Il ne serait pas étonnant que dans la compréhension de nos populations actuelles, la paix dont le terme approprié correspondant au shalom biblique est « amahoro » ait fini par signifier simplement « impore », ou dans certaines régions « amarembe ». Ce genre de paix peut s’obtenir par la victoire/défaite (gagnants/perdants) ou par l’équilibre des forces. Il faut alors rappeler que la vraie paix va au-delà. Elle est don de Dieu, promesse messianique. C’est par la croix du sacrifice qui a abattu le mur de séparation entre Juifs et Païens que le Seigneur nous l’a obtenue (Eph.2,14). Cette paix exige une éducation et un engagement de la part des communautés et des peuples à cheminer ensemble sur les voies du Seigneur (Is.2, 2-5).
Enfin, cette paix mûrit comme un fruit sur l’arbre de la justice, de la vérité, de la liberté et de l’amour (Pacem in terris). L’Enseignement social de l’Eglise le dit de façon laconique en ces termes : la paix est fruit de la justice et de l’amour.

Comment la paix est-elle fruit de Justice et de l’amour?
La paix est fruit de la Justice (Is.32,17) comprise dans le sens large comme le respect de l’équilibre de toutes les dimensions de la personne humaine. La paix est en danger quand on ne reconnaît pas à la personne humaine ce qui lui est dû en tant que personne humaine, quand sa dignité n’est pas respectée et quand la « convivialité » n’est pas orientée vers le « bien commun ». C’est pourquoi, pour la construction d’une société de paix et pour le développement intégral des individus, des peuples et des nations, la défense et la promotion des droits humains sont « essentielles »2

La paix est aussi fruit de l’amour. Le Pape Pie XI enseigne que la vraie paix provient plutôt de la charité que de la justice, parce que s’il revient à la seule justice d’enlever les obstacles à la paix, comme l’offense et le mal causé, la paix en tant que telle est un acte propre et spécifique à la charité.3 Je rappelle en passant le primat de l’amour et de la charité dans toute œuvre de paix. Tout comme la charité est la marque distinctive des disciples du Christ (Jn 13,35) ; de même cette charité doit imprégner toute l’action de construction de paix comme cachet distinctif de toute son œuvre sociale spécialement l’œuvre de l’édification de la paix.4

La violence est, aux yeux de l’Eglise, un mal, elle ne constitue jamais une solution juste aux problèmes, car elle détruit ce qu’elle devrait défendre à savoir la dignité, la vie, la liberté des êtres humains.5 La guerre est toujours un déni de la paix et elle est condamnable. L’Eglise recommande plutôt la voie des prophètes de la non-violence active qui rendent un bon témoignage à l’évangile de la charité tout en luttant contre les injustices.6 L’Eglise enseigne que la vraie paix est rendue possible seulement par le pardon et la réconciliation. Au regard de la douleur et des sentiments de haine et de vengeance que laissent les violences et les guerres, ce n’est pas facile de pardonner. Le poids de ce passé qui est difficilement oubliable ne peut être accepté qu’en présence d’un pardon réciproquement offert et reçu. Il s’agit là d’un parcours long et laborieux, mais non impossible.7

Le pardon réciproque ne doit pas annuler les exigences de la justice ni de la vérité. Au contraire la justice et la vérité sont des pré-requis concrets d’une vraie réconciliation. D’où il faut encourager la création des structures internationales judiciaires qui respectent les droits des prévenus et des victimes en cherchant cependant à connaître la vérité sur des crimes qui se sont commis durant des conflits armés.8

3. Propositions concrètes pour le futur de notre Eglise dans la sous-région
Oser annoncer dans nos enseignements et dans nos attitudes l’évangile de la vraie paix face aux projets de paix incomplets. Regardez dans vos pays les projets de paix proposés : « Vérité et réconciliation » ; « Justice et réconciliation ». On ne construit pas la paix sans faire appel à tous ses piliers dont le pivot reste « l’amour-miséricorde-pardon » (exigence de dialogue).
Mettre sur pieds des laboratoires d’observation qui permettent à nos Eglises de travailler efficacement en faveur de la paix au lieu d’intervenir par à coups.

Synode diocésain pour l’édification d’une culture de paix
Les différents synodes que notre Eglise a célébrés, même s’ils n’impliquaient pas la participation du peuple ont porté beaucoup de fruits sur les thèmes abordés. On en a déjà fait deux : le premier presque au début de l’évangélisation du Burundi en 1928 pour montrer l’identité du «chrétien » par rapport au « païens ». Ses fruits sont connus, au point que certains historiens de foi, n’hésitent pas à dire qu’à sa suite il y a eu « tornade de l’Esprit Saint » au regard des conversions en masses qui ont suivi. Le 2ème synode de l’Eglise au Burundi eut lieu entre 1949 et 1951, et face aux chrétiens devenus très nombreux, il donna des directives claires et fixes à toutes les catégories du peuple Dieu en ce qui concerne le comportement. Il n y a que celui prévu en 1976 qui a en quelque sorte avorté pour des raisons conjoncturelles.
Il est donc à espérer que le synode diocésain déjà en action dans nos diocèses avec son organisation actuelle impliquant tout le peuple de Dieu pourra nous aider à prendre à cœur l’édification de la paix avec tous ses piliers, comme élément essentiel de la mission de l’Eglise.

Pour un Centre d’éducation permanente à la paix
« Pour avoir la paix, il faut éduquer à la paix ». Notre catéchisme dit justement que pour prévenir les conflits et les violences, il est absolument nécessaire que la paix commence à être vécue comme valeur profonde dans l’intimité de chaque personne ; de cette manière elle peut s’étendre dans les familles et dans les diverses formes de communautés à tous les niveaux.9

L’éducation étant le meilleur moyen pour que la personne humaine puisse s’imprégner profondément de cette valeur qu’est la paix, il est plus que souhaitable que notre sous-région ait au moins un Centre d’éducation permanente à la paix où les animateurs auraient non seulement l’occasion d’apprendre une certaine technique et des stratégies pour la paix, mais aussi et surtout, un Centre de rencontre pour comprendre que nous avons un destin commun au point que tout déni de la paix dans un pays devient un déni de paix dans les autres pays.

Je vous remercie.

X Gervais Banshimiyubusa
Evêque de Ngozi
Bujumbura, 28 juillet 2006.
En hommage à S.E. Mgr Michael Aidan Courtney

Notes:
1. cfr Jean Paul II, Message pour la Journee Mondiale de la Paix, 2000, 20 : AAS 92 – 2000, 369.
2. cfr Jean Paul II, Message pour la Journee Mondiale de la Paix, 1969 : AAS 60 – 1968, 772. Voir aussi Jean Paul II, Message pour la Journee Mondiale de la Paix, 1999, 12 : AAS 91 – 1999, 386-387
3. cfr Pie XI, Let. Encycl. Ubi Arcano: AAS 14 – 1922, 686 ; voir aussi Concile Oecumenique Vatican II “Gaudium et Spes”, 78, AAS 58 – 1966, 1101-1102.
4. cfr Jean Paul II, Sollicitudo rei socialis, 40 : AAS 80 – 1988, 568.
5. cfr Paul VI, exhort. Apost. Evangelii nuntiadi, 37 : AAS 68 – 1976, 26.
6. Catechisme de l’Eglise Catholique, 2306.
7. cfr Jean Paul II, Message de la Journee mondiale de la Paix 2002, 9 : AAS 94 – 2002, 136-137; voir aussi Jean Paul II, Message de la Journee mondiale de la Paix 2004, 10 : AAS 96 – 2004, 121 ou bien Jean Paul II, Message de la Journee mondiale de la Paix 1997, 3-4 : AAS 89 – 1997, 193.
8. cfr Jean Paul II, Message de la Journee mondiale de la Paix 1999, 7 : AAS 91 – 1999, 382.
9. Catechisme de l’Eglise Catholique, 2317.